Les mariés de l’immortalité

Radu Aldulescu | November 01, 2008
Translated by: Nicolas Cavaillès

 

Chapitre 14

 

Quoi que t’en dises, l’été c’est plus facile. L’été consent et pardonne, il ajourne ta sentence dans une abondance de fruits et de légumes qui débordent des présentoirs. Ils se renversent et descendent la vallée dans des feuilles de journaux et dans des sacs plastiques répandus sur les trottoirs. Tu serais pas loin de t’en saturer seulement du regard, sirotant la grande lumière de l’après-midi, et puis, de toute façon, au passage tu te remplis les poches et le torse – une gousse d’ail et un oignon, deux pommes, deux tomates et un poivron pour une petite salade, trois pommes de terre et deux carottes, eh, une petite soupe pour le petit. Tu voles ou tu mendies, ou tu reçois l’aumône, tandis que tu t’écoules dans la foule d’un pas distendu ; sur les pommes de terre se mélange à la poussière la transpiration de sous ta chemise et ta peau devient crasseuse. Poussière, crasse et terre, Rafael, la terre qui nous nourrit et nous tolère, oh, mais quel piteux été. Jamais il n’a mené une vie vraiment étincelante, mais quelque chose comme cet été, il ne se rappelle pas…

Mais tais-toi, ça va. Sois pas niais. Ça va, on ne peut mieux, à voir comment tu marches dans la fournaise, et la lumière et l’immortalité soufflent dans tes narines, t’aguichant de leurs brises poussiéreuses, de leurs relents douceâtres de poubelle et de canalisations inondées surgissant sur l’asphalte fendu.

Le soir descend avec son essaim de moustiques entre les ghettos de tours en béton écaillé par l’humidité. Son ombre glisse entre les voitures garées bout à bout sur les trottoirs et entre les voitures cahotant dans les nid-de-poule baignés d’eau fétide – les Dacia concurrençant les Mercedes fumantes et les jeeps – cercueils de luxe de la tziganie bondissant dans le tapage de musiques entrecroisées, déversées par les enceintes accrochées aux balcons. Que tout le monde entende et voie ce qui te plaît. Avoir surtout pour montrer – la grande pompe des manele, des sârbe[1] et du hip-hop déchaîné, derrière les tours nous sommes là, c’est nous qui nous occupons de vous, la grande pompe des portables, des chaînes en or autour du cou, les lobes et les nez percés d’anneaux et de boucles d’oreille, les nombrils mis à nu par des jeans tombés sous la panse, laissant aussi voir des fesses insolentes, les épaules et les seins rehaussés par des t-shirts multicolores, des bermudas et des jupes au ras du cul, et des strings, un défilé de démarches dans la lumière des vitrines pleines de tout ce que ton âme peut désirer… Faut de l’argent, eh, bon sang, les gens ont de l’argent. Le monde se plaint pour rien, regarde, vu de l’extérieur… Le royaume de l’immortalité est loin ; pour eux, oui, parce que lui il est assuré d’une vie éternelle, et il a aucune raison de se triturer la cervelle pour leur sort à eux. En définitive, chacun trouve le salut seul, même s’il n’est pas moins vrai que tu ne peux trouver ton salut personnel qu’en sauvant les autres. En leur montrant, en fait, en leur apprenant, en les empêchant de se faire du mal à eux-mêmes. Apparemment tu leur as appris au point de les abrutir. Ils ne savent et ne veulent plus faire que ce qui leur vient et ils continuent comme ça, à l’aveuglette. Tu n’as plus la force de les plaindre quand tu les vois porter de-ci de-là leur propre mort dans des sacoches bourrées de fruits exotiques, de charcuteries, de confiseries et de boissons, de détergents et de savons, de sprays, de parfums aux senteurs de paradis et de perte… Ça te coupe l’envie, le dégoût et la pitié s’emparent de toi, si bien que, trois soirs sur quatre, il reste à la maison. Laisse les morts s’occuper de leur mort. Il envoyait Mirela chercher les cigarettes. Bah, qu’elle descende dans la rue en demander si elle y tient tellement… Elle rechignait un peu, enfin, elle était un peu retenue. Elle aura honte sans doute. Dans le fond, même les mégots avaient du bon si elle avait honte de demander ou si elle pensait que c’était pas de son rang. Qu’elle rassemble des mégots, eh, à l’arrêt de tramway, ouais, là où les gens se dépêchent pour prendre le tramway, ils jettent leur cigarette presque entière…

_ Comment ça si j’y tiens tellement ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

Ce ton de reproche contraint Rafael à retarder sa réponse. Le fait est qu’il ne pouvait pas l’obliger à mendier, de toute façon, il sentait qu’elle se confrontait à une sorte d’incapacité psychique, qu’elle pourrait bien réussir à dépasser un jour. Il y avait encore du boulot, quand même. L’humilité s’apprend avec grand’peine et patience et se gagne par la sagesse…

_ Je pensais à un homme, mon amour. Si tu tiens tellement à avoir un homme à tes côtés, il faut que tu sois tout yeux tout oreilles à ce qu’il te fait faire et à ce qu’il t’apprend. Ça te semble pas juste ?

Et le courage, et la force, tu les obtiens seulement par la sagesse et tu les gardes et les renforces avec grand’peine et patience, même si pour une femme ça pourrait bien être plus dur… Surtout pour une femme comme Mirela, dominée par ses accès d’arrogance, peut-être qu’elle n’a pas assez souffert pour se soumettre. T’entends, elle ne tient pas tellement à s’accrocher à un homme, pas besoin, elle peut se débrouiller toute seule…

L’arrogance et l’ignorance pouvaient venir de son apparence physique.

Il l’avait encore surprise à se balader le nombril à l’air et la jupe au ras du cul, sauf qu’elle, elle a eu trois enfants. Ce qui pourrait la remettre sur le chemin du salut, un tant soit peu, en amollissant son arrogance, c’est que ses trois enfants elle les a eus avec trois hommes différents. Les deux premiers sont partis sous le coup du même instinct irrépressible qui, sans doute, les avait conduits vers elle à un moment donné : une sorte de peur de la mort, Rafael, qui te fait fuir la vie. Ce que Mirela aura jamais ressenti pour eux a insensiblement glissé vers la pitié : leur souvenir scellé d’une infinie pitié entretint en elle l’espoir qu’un beau jour elle tomberait sur quelqu’un qui ne la quitterait jamais. Ils traverseront main dans la main cette Vallée des Larmes, oh, diable non, elle n’a pas besoin d’un homme, elle n’y tient pas tant que ça, mais c’est déjà pas rien si ces deux dernières années elle a eu à ses côtés le père du dernier enfant, Rafael, qui semble tellement tenir à parachever son salut, en l’initiant à l’art de l’immortalité…

_ Du calme, mon amour. Tu ressembles pas à une mendiante et t’as pas le courage nécessaire. De toute façon, c’est au-dessus de tes forces de demander et c’est un peu tard pour apprendre. Ça s’apprend pas du jour au lendemain, comme le tricot, le vélo ou les langues étrangères… Il faut t’y mettre avec zêle et acharnement, je te l’ai dit : pour être en mesure de t’humilier un peu, il faut beaucoup t’humilier. Demander une cigarette, une pièce, du pain à un inconnu dans la rue et être regardée avec pitié ou mépris, c’est juste un exercice pour s’échauffer. De cette manière, tu peux apprendre, pour ta gouverne, que celui qui consent à avoir pitié de toi dépend de toi plus que tu ne croirais dépendre de lui…

_ Je tiens vraiment tellement à avoir un homme qui fasse de moi une mendiante et qui m’endoctrine avec toutes sortes d’absurdités…

_ Tu ris à ta perte. Un beau jour, tu me remercieras pour ces absurdités.

Légèrement penchés sur la table de la cuisine, ils échangeaient leurs répliques à voix basse. Il était minuit passé, une heure à laquelle Mirela dormait d’ordinaire, tandis que Rafael devrait encore s’assoupir un peu avant de se fourrer dans le lit. Devant eux des tasses de thé à la menthe et pour cendrier une assiette de cendres et de mégots, et autour, aliniés sur un journal, des mégots de différentes tailles, de différentes sortes de cigarettes, auxquels Rafael semblait faire les gros yeux tandis qu’il lui disait qu’il lui répétait ces absurdités si souvent parce qu’elle n’avait pas l’air de les intégrer… Ça fait rien, eh, enfin, il peut se contenter de ces mégots poussiéreux, ramassés dans qui sait quelles poubelles ou quelles merdes de chien. En définitive, il ne devrait pas avoir de prétentions sur elle, si lui, en tout cas, il n’est pas en état de s’humilier au point d’arrêter de fumer. Il pourrait résister à l’infini avec du thé à la menthe et quelques tranches de pain, mais voilà, sans cigarettes… Il frottait entre ses doigts, au-dessus de l’assiette-cendrier, l’extrêmité brûlée d’une Wincester fumée au quart, moite et maculée, avec semblait-il des traces de rouge à lèvres sur le filtre.

(…)



[1] Sârbă, danse populaire roumaine. (N.d.T.)

 

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This July, The Observer Translation Project leaves its usual format to present a special CRISIS ISSUE. Things are tough all over. Hard Times suddenly feels like the book of the moment. The global economic crisis impacts life as we know it, and viewed from Bucharest the effects reverberate in domains that include geo-politics and publishing in Romania and abroad, with the crisis at The Observer Translation Project as an instance of a universal phenomenon. read more...

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