La cendre

Stelian Tănase | September 30, 2008
Translated by: Marily Le Nir

 

La cendre

A peine entrouvre-t-il la fenêtre que la nuit fraiche et légère l’assaille. Il avait sombré dans le sommeil en milieu de journée.  Il a mal à la nuque, les épaules lui pèsent. Il s’étire comme son chat sur l’appui de la fenêtre. Il jette un coup d’œil aux gouttières, à la recherche de Jerry, scrute le couloir, le square. Rien.  Son regard s’habitue à l’obscurité.  Dehors, un entassement de masses bleu-noir, gris, indigo, d’ombres allongées. La lumières du réverbère fiché dans un coin tremblote, éclairant et dissimulant les murs. Effet qui lui fatigue les yeux. Pas mal de monde dans les rues, cette nuit de Pâques, la messe est finie et les gens rentrent chez eux, leur bougie à la main, protégeant la flamme de leur paume, ils traversent par petits groupes les voies du tramway. Certains restent à la station  et les wagons se remplissent de petites lumières qui enflamment les vitres. Les autres s’écoulent entre les immeubles blanchâtres. Accumulation de voix indiscrètes en bas. Il souffre atrocement d’une névralgie, prend un cachet d’aspirine. Le goût amer le fait tressaillir. Il se bourre les oreilles de coton et retourne s’étendre sur le canapé, les mains sous la tête, le regard au plafond.  Pia.  Il entend le bruit lourd de son propre souffle, il a la gorge nouée.  Il se retourne dans tous les sens, allume son vieux poste de radio.  Sur ondes courtes, partout, des offices religieux, l’Europe baigne dans la dévotion.

   Il fait un tour à la cuisine pour avaler un morceau, il n’a pas faim, mais il ne sait trop que faire. Une montagne d’assiettes sales dans l’évier, la poubelle pleine à ras bord depuis une semaine, de coquilles d’œufs, des peaux de saucisson sèches sur le buffet, une bouteille de lait à  moitié vide, un quignon de pain sur la toile cirée violette.  L’écuelle de Jerry, son sympathique matou tigré, dans un coin, sous le radiateur, le papier journal, la litière, les crottes.  Un chat propre, rien à dire, qui maintenant court la gueuse.  Il débranche le réfrigérateur.  Il mouille quelques bouchées de pain, les dépose dans l’écuelle, le temps que je revienne, Jerry sera rentré à la maison. Il se regarde dans la glace de l’entrée.  Sa gueule ne lui dit rien, toujours cette même tête effacée, un peu revenue de tout, des cernes, la barbe mal taillée, allez, salut ! De l’autre côté du mur on entend discuter les Ionescu, ils se disputent à cause de la gamine, il est plus de minuit et ta fille n’est pas rentrée, tu parles d’une éducation, t’es pas possible, elle est allée à la messe de minuit, c’est ça, traîner avec ses voyous, oui ! Bruit de vaisselle qui se fracasse sur le ciment, la femme pousse des cris aigus, la porte claque.  Au diable Jésus et celui qui l’a fait !

   Un renvoi lui remplit la bouche d’un goût amer.  Il grignotera quelque chose au Club.  Il prend son imperméable au porte-manteau, son béret, son écharpe, enfile ses mocassins et sort, a le réflexe de fermer la porte.  Il descend l’escalier en sifflotant. Jette un coup d’œil à l’ascenseur : en panne. Sur le palier il rencontre madame Elvire du troisième, grosse, maquillée, les cheveux filasse, qui monte toute essoufflée.  Elle dit : Il est ressuscité ; en vérité, répond-il[1], puis elle se tait, avec son air de poupée mécanique.  Il se colle au mur pour la laisser passer, un instant il flaire l’odeur de transpiration et de ragoût qui imprègne ses vêtements, la fumée refroidie dans ses cheveux, le déodorant de ses aisselles.  Ces odeurs lui court-circuitent le foie, il a besoin d’air.  Il a un tel problème avec ces choses-là qu’il ne monte jamais dans un ascenseur avec une femme parfumée.  Madam’Elvire lui sourit, ah, monsieur le pianiste, vous ne pouvez pas savoir combien je suis heureuse quand vous restez chez vous et que vous jouez, vraiment.  Mais ces temps derniers, silence, il s’est passé quelque chose,  vous avez vendu votre piano ? allez, je file pour ne pas laisser éteindre ma bougie, c’est pour l’âme de feu mon Gousti, il n’est plus eh oui, un accident de chemin de fer.  M’sieur le pianiste, quand viendrez-vous me voir, pourquoi pas demain, c’est dimanche, c’est-à-dire, aujourd’hui, nous sommes déjà demain, il y a eu l’office de la Résurrection, je me suis procuré de l’agneau, on choquera les œufs rouges. Je regrette, je vais rentrer crevé, au moment de déjeuner j’espère bien dormir à poings fermés, j’ai un concert. Allez, m’sieur Sandu, vous me racontez des bobards, vous allez voir une minette, je sais bien comment ça se passe.  Moi je m’suis pas mariée, j’ai gardé ma liberté, j’adore la liberté, même au prix de la solitude. Et quel concert, si ce n’est pas indiscret ? je n’ai vu aucune affiche, rien à la radio.  Vous donnez un récital de piano ?  Ah oui, vous faites du jazz, m’sieur Fanus m’a dit ça. Il aurait bien aimé savoir comment vous vous débrouillez, de quoi vous vivez, si vous recevez des visites, quand vous partez, quand vous rentrez.  Hein, vous dites quoi, mais vous ne m’avez pas répondu pour le concert.  Du rock, madame ! dans un club, au terminus du métro.  Ah booon, fait-elle déçue et vous aimez ça, vous, ce raffut?  Non, mais ça me dégourdit, vous savez, les bras, les jambes, les glandes.  Et à ce monsieur, dites-lui que c’est comme ça que je gagne ma vie, je pianote dans les clubs.  Dancings de quartier.  En plus,  noces,  baptêmes, je cherche un impresario pour me vendre à bon prix, ça ne l’intéressait pas par hasard ? M’sieur Sandu, vous vous moquez de moi, quel mal je vous ai fait, allez, venez déjeuner demain, il y aura aussi Sile, mon nouvel amoureux, allez, vous me donnerez votre avis.  Madam’ Elvira lui avait déjà présenté deux types, le dernier était un dépanneur de télé moustachu (celui d’avant était un technicien dentaire édenté) qui l’avait assuré d’emblée bien  gagner sa vie, il proposait de l’acheter, lui et son piano et lui avait demandé de jouer pour lui et pour sa moitié qui l’enchantait.  Il les avait laissé mariner dans leur bonheur. Arrivé dans son studio, il avait chatouillé le piano jusqu’aux aurores. Il avait fait un mélange de Liszt, ragtime blues Schumann; boogie-woogie Mozart, un peu de tout pour qu’ils soient contents.  Je ne vous ai pas demandé, au fait, ça vous a plu le programme de la semaine dernière, madame ? A la folie, et j’adore les artistes, je suis une sensible. M’sieur le pianiste, puisque nous en sommes aux confidences, je dois vous dire que vous êtes trop seul, vous allez devenir complètement sauvage !  Il la quitte dans l’obscurité à peine dissipée par l’ampoule indigente.

   Dans la rue il s’arrête, hésitant au bord du trottoir, il traversait bien, mais.  Pas mal de gens déambulent en silence, recueillis, envahissant la rue. Beaucoup marchent le long des rails, sans se préoccuper des voitures, des autobus et des tramways. Sandu enfonce ses mains dans ses poches, puis se penche sur une fontaine. Il promène son visage, ses oreilles, ses cheveux, sa barbe dans le jet d’eau, il a la sensation d’une Pia toute proche, qui le regarde. Il prolonge son plaisir jusqu’à ce qu’une voix l’agresse, c’est pas fini, non, t’as pas de chez toi ?  C’est fait pour boire, ça ! Il se redresse, laisse la place à l’assoiffé, s’incline gracieusement et s’éloigne.  Il renverse la tête, regarde le ciel, laisse les goutes s’écouler dans son cou, ferme les yeux. Et rien.  La vieille image s’est perdue.  Il s’essuie la bouche et la barbe du revers de sa manche.  Il reste là, comme ça, les pieds plantés dans l’asphalte, ouais – bon, il baille bruyamment, sans pudeur, étend les bras en croix à l’angle de deux rues peuplées. Enfonce son béret. Il commence à faire froid et on dirait aussi qu’il va pleuvoir, le ciel s’est couvert.  Il avance au hasard.  Un tramway au timbre nerveux se traîne lentement vers les nuages qui planent sur les toits.  Un wattman cadavérique et souriant fend la foule amassée sur la chaussée, les phares allumés découpent des lambeaux dans l’obscurité vivante. Des lumières palpitent dans les wagons, visages déformés par les vitres. Sandu monte en marche. Lenteur couleur café, avril frais, brumeux, festif.  Il trouve un bonbon dans sa poche, il se le jette rapidement dans la bouche.  Le goût de citron lui fait du bien.

 

   Il descend après quatre arrêts, une ronde parmi les arrêts dans les mêmes paysages de trottoirs pleins de monde et de bougies allumées.  Il change de tram, tout lui plaît cette nuit, l’animation, les chuchotements, les nuages violets, les fenêtres éclairées, jusqu’aux policiers patrouillant par petits groupes aux croisement de rues, rien ne l’agace. Il observe la ville au-delà des têtes des passants, une gouttière, un tuyau de descente tombé, une réclame 41 lei livraison à domicile franco, un lilas blanc tout juste en bourgeons, une affiche de film, une statue blanche, un hôtel, un balcon avec du linge étendu sur une corde.

 

   Terminus, quelques autobus garés, des wagons abandonnés, des guérites, un gardien ensommeillé, la foule moins dense. Le vent fait gonfler son imperméable. Il traverse l’espace asphalté en sautillant entre les flaques de gazole et les filets d’herbe grise.  Défile devant la station service PECO, où des gens attendent pour remplir leurs bonbonnes de pétrole, il leur fait un signe joyeux de la main, il y a encore du temps avant l’aube, faites de beaux rêves.  Quelqu’un le traite de tous les noms, mais il n’entend pas, et même si... La pharmacie ouverte 24 heures/24, deux femmes en blanc sommeillant sur le comptoir.  Le cinéma de quartier, le garage station service - vulcanisation au pneu gigantesque peint en rouge accroché au-dessus du trottoir. Il tourne dans une rue étroite sous un réverbère répandant sur la chaussée une lumière rouge comme celle des coulisses, pense-t-il.  Il arrive près du club et il y a davantage de monde. Quelqu’un le reconnaît, ils échangent deux ou trois mots. Un mannequin rose, dans une vitrine les fixe de ses grands yeux. On parierait que son âme est ressuscitée, elle aussi. Demain le gérant va découvrir son absence en faisant ses comptes et il sera contraint de le remplacer lui-même, derrière la vitre, parmi les moulages de plâtre. Le mannequin rigide grimace un joyeux sourire.  Son regard est un peu plus vif que celui de Sandu. Il se perd dans la foule massée devant la porte-fenêtre du club. Salle de danse, salle pour kermesses et bals, réunions, marché aux puces, ring et divertissements de banlieue.  Des affiches montant jusqu’aux gouttières pour un gala de boxe, un film indien, jeudi. Deux visages vaguement orientaux se regardent amoureusement derrière un bouquet de palmiers gardé par un éléphant. Le groupe de Sandu annoncé pour ce soir.  Apprenez la dactylographie si vous voulez devenir secrétaire, la couture à domicile vous fait faire des économies.

   Il enfonce son béret sur sa tête et se fraie un chemin à travers la masse informe qui encombre le trottoir, des gens munis d’un billet qui bavardent à voix haute…..  Soby, p’tain, qu’est-ce qu’il baratinait sa nana et elle, elle faisait des manières, elle avait la chatte qui la démangeait à mort, mais elle lui tapait sur les doigts, non, pas maintenant, tu vois, mais elle se collait contre lui à l’étouffer… Vica, tu sais ce qu’il lui est arrivée, il est tombé dans un fossé avec sa moto, il roulait pourtant impec’, la patrouille de gendarmerie l’a trouvé après toute une nuit, ils l’ont mis dans le plâtre aux urgences il y est resté toute une éternité, on est allés le voir, toute la bande, un type extra,… si j’avais un accident et que mon amoureuse soit folle de moi… elle sort avec ce débile, complètement nul, mais il est étudiant, hein, que veux-tu, son frère a passé le Danube à la nage et il a envoyé une carte postale aux parents de l’autre bout du monde, elle a mis trois mois, la carte… laisse tomber, celle-là, elle se fait passer dessus comme un train, elle était même pas arrivée aux exams, que Gino et Nicou de la XI-ème B se l’étaient envoyés, elle, elle aime que Gino, mais Nicou est son pote, alors ils se la partagent sans problèmes… je t’ai apporté des boulettes de viande, t’en veux, ma mère a ramené de la viande de la cantine … la mienne est partie avec son nouveau mec à Targoviste, il va la présenter à sa famille, alors cette nuit, on est libres c’est la plus belle des fêtes pour nous, vous êtes des feignasses, mesdemoiselles allez, venez chez moi, dans mon frigo y a pas que de la bouffe, y’a aussi une bouteille de vodka, stolichnaia et il y aura aussi Sili, le matou et Robe et Klaus… j’aimerais mieux qu’on reste seuls tous les deux mon minet, pour une fois qu’on a une occasion, la gâcher, je m’en fous, m’aaam pliiize dont go pliiize, dont go pliize dont goooo let mi gooou, donne-moi ton jean, vends-le moi… tu payes des profiteroles chez Casata, sinon t’auras nib de nib, arrête de mettre mes robes espèce de peste… j’ai un sac de couchage de première, au mois de mai je vais à la mer, je me lave à la fontaine du camping, je resquille à la cantine, dans la queue avec les étudiants je m’étale sur la plage jour et nuit j’en ai jamais assez, je m’en vais le dernier, t’aurais pas une place pour une pauv’ p’tite malheureuse dans ce sac de couchage l’été prochain, je ferais tout ce qu’il faut, allez, aie pitié, je ne suis plus vierge, j’ai perdu mon pucelage à seize ans à peine, quand la prof’ principale voulait me faire redoubler elle disait que j’étais de la mauvaise graine, qu’il fallait que mes parents viennent la voir mais les miens y z’étaient semés à tous vents mon père faisait des routes en Irak, ma mère enchaînait les gardes à l’hôpital, que des nuits, on la voyait même plus à la maison, elle est neurasthénique, elle supporte pas de dormir toute seule… dis-donc, toi, tu avales la fumée… le Rapid il va les battre il va leur foutre deux à zéro à ces idiots, on va pas rétrograder… la conne à Magraonou, elle le quitte, il la bat, elle a l’œil au beurre noir … Vasska s’est teint les cheveux … mon vieux, moi, si j’ai pas les basses qui me résonnent dans le ventre, c’est pas de la musique qui me remue, ça me tire pas une larme, moi, je veux que ça me branche, je veux me défouler, c’est ça l’art véritable, oublier la vie que je mène, je veux être heureuse, ne penser qu’à de belles choses … tu veux un sandwich au cervelas … bravo, tu es mignonne.

 

   Le hall, haut de plafond, rempli de bruits disparates, des essais de son, les jeunes du quartier venus s’amuser, avaler un « cico » chaud, grignoter des biscuits, se vider les poumons, se frotter à leurs partenaires, s’en suer une one for the money, two for the show.  Sandu échange quelques remarques avec le saxophoniste, se fraye un chemin jusqu’au buffet, prend un rouleau de pastilles de menthe, tiens voilà cette rigolote de Gigi, petit museau souriant, une fille sympa, qui fait pas des manières, qui lui tend parfois en coulisses une serviette pour s’éponger le visage, elle lui sourit gratuitement, range sa guitare dans son étui après l’avoir essuyée.  Il a renoncé au piano depuis que Pia l’a quitté, il se sent incapable de poser les doigts sur les touches en présence de quelqu’un, à la maison cela lui arrive encore que les souvenirs l’envahissent quand il est tout seul.  Gigi le serre dans ses bras, l’embrasse, on échange nos microbes ?  Tu es un ange, comment pourrais-tu avoir des microbes !  Je t’ai apporté une écharpe, elle te plaît ? Elle fourrage dans son sac en plastique. Les gars ne sont pas encore là ?  Si, ils sont dans la cabine. Ecoute, fait-elle en tirant le bout de la langue et en se dandinant d’un pied sur l’autre, écoute, après le concert, tu m’emmènes ? Où ça ? Elle hausse les épaules, fait demi-tour et descend aux vestiaires.

 

   quel peuple, mon vieux Sandu

   ben, plutôt que de les laisser traîner dans les églises, on les rassemble dans un Club

   dis-donc, toi, tu donnes dans la philosophie quand on est à la bourre !  tu m’as trouvé des câbles ?

   non, mon vieux Sandu, j’en ai dégotté un autre, un jack-jack, il va au poil sur ton Marshal

   ils échappent un peu à leurs vieux, ces gamins joyeux et purs comme l’aurore.

  

    Les murs tapissés d’affiches. Felix fait des génuflexions, il est nerveux, calme-toi, tu nous mets les nerfs en pelote.  Biii breïv solgier, biii breïv.  Tu vas quand même te retrouver en première ligne bombardé de tomates et d’œufs.  T’en profiteras pour faire tes provisions, mon vieux, ce sont des denrées rares, ta mère te couvrira de bises quand tu rentreras, tellement elle sera contente.  Et les huées en prime ce sera pour toi aussi. Le cam’rade Tesu, celui qui fait les présentations, les blagues, qui chine tout le monde, l’encourage. Il était descendu dans leur cabine pour jeter un œil vigilant.  Tout le monde est là et il est très content de lui, un bon organisateur, on va faire un tabac, la presse s’en fera l’écho.  Tu parles ! cause toujours, il est fou. Attention, les héros, pas de folies, faut pas casser la baraque.  Gare à la tenue, excitez pas le public, vu ?  Ce serait dommage que je sois obligé de suspendre vos autorisations et une nuit comme celle-ci il peut arriver n’importe quoi, je vous préviens. On sera contrôlés, alors… Ils se taisent.  Sandu s’occupe activement d’une fermeture éclair, zziip vers le haut, zziip vers le bas, en rythme.  Relu tambourine sur un couvercle, Ovi siffle.  Et vous ne vous êtes toujours pas fait couper les cheveux, hein, ça va de soi !  Eh, oui, c’est pour ça qu’on vous aime, si vous aviez la même touche que moi, ce ne serait pas drôle.  Quelqu’un lui verse du vin dans un gobelet, le cam’rade Tesu remercie et se retire, l’œil rivé sur les nichons d’une fille.  Allez, les stars, je vous laisse, héhé ! le monde vous appartient !  Il claque la porte.  Eh, dis-donc, toi, pourquoi tu ne mets pas de soutif ? grogne Relu, son mec officiel, t’as pas vu comment tu le faisais baver ?  Il a qu’à mater si ça lui fait plaisir. Clac, clac, une paire de claques, on se précipite pour les séparer.  Quoi, on va tout de même pas se disputer pour ce clown, nom de nom !

  

    Sandu, indifférent, morose, se change, Gigi, la fille qui insiste, lui donne un coup de main, elle ne lui lâche pas la grappe.  Elle lui passe le T-shirt, un orange avec l’inscription I hate Mondays en noir.  Toi, c’est tous les jours que tu hais, pas seulement les lundis, et toi avec, parole !  Tiens voilà ton gilet brillant, avec des strass.  Il est en slip, donne-moi le pantalon rayé qui est dans la penderie, un jean clair, marrant, il avait fait des trous aux genoux et Pia lui avait cousu une pièce vert-nil, il y a longtemps. Tu commences à avoir de l’allure, l’assure Gigi, généreuse. Tu n’es plus le même, j’aurais de mal à te reconnaître. Sur la scène, comme ça, oui, mais pas dans la rue, en civil. Elle lui passe une tunique militaire avec des épaulettes et des brandebourgs, un uniforme de grenadier d’opérette.  Pffuit, c’est super !  Les autres ont mis leurs costumes, eux aussi.  L’imagination au pouvoir, des nœuds papillons, des capes, des bérets, des panaches, des smokings, des lavallières, des T-shirts, un haut-de-forme, des bermudas.  Mazette ! quelle collection, ça les amusait énormément de changer de look, d’entrer dans la peau de quelqu’un d’autre et ils se marraient bien dans la cabine.  Ils étaient tout excités, ne quittaient plus le miroir sur la porte, se poussaient, curieux.  Si c’est le bal, c’est le bal.  Gigi propose de le maquiller en clown.  Il s’y oppose, au début, tu parles si ça cadre avec cette nuit ! Puis son apathie habituelle prend le dessus. Tu n’as qu’à me barbouiller, en fin de compte le monde a été créé par quelqu’un qui se moque de nous ! Lulu le singe en faisant des gammes sur le piano désaccordé. Gigi mâchouille une barrette, elle lui attache les cheveux dans la nuque, je veux pas te les salir.  Elle tourne autour de lui, rapide, elle lui donne un peu le vertige. Il regarde par la fenêtre. Une foule de pieds, des pieds nus, des baskets, de mauvaises herbes. Un bord de trottoir passé à la chaux, des sandales, une motocyclette, de gros godillots. Les gars font les fous avec leur maquillages et leurs fringues de cirques, ils brûlent d’envie de monter en scène, ça va marcher ! se dit-il.  Masse-moi un peu, j’ai mal à la nuque, demande-t-il à Gigi et elle est toute contente qu’il ait besoin d’elle et qu’il ait oublié de la chasser.

 

   Sandu on t’appelle chez le comptable pour les contrats.  Il grimpe les marches étroites, glissantes.  Quelqu’un a cassé une bouteille avec un liquide huileux et les débris de verre encombrent l’escalier. Du lino sur le plancher, des néons, des couloirs, un truc à mi-chemin entre le ministère et l’asile. Devant la porte il a un instant d’hésitation, il retournerait bien aux caresses de la fille, il faut clarifier cette affaire de sous.  Dès qu’il entre, c’est le silence, ils le dévisagent.  Il y en a même un qui se précipite pour le mettre dehors. Ils ont un air coupable.  Un type s’empresse de couvrir une table bien garnie.  Non mais, voyez-vous ça, peint en clown, qu’est ce que tu nous as fait peur !  Ils se mettent à rire, ce sont des gars sympas, sans complexes.  Il n’y a que le grimé, sur le seuil de la porte qui en ait, ça se voit sur son visage ridicule.

 

   Alors, combien vas-tu me coûter cette nuit ?

 

   Ben, c’est un grand jour, M’sieur Mazilu !  dit Sandu en se balançant d’un pied sur l’autre.

 

   Tout d’abord, dit l’un d’eux, à la tête d’insecte, au teint vert, aux habits noirs et lustrés, choquons les œufs, c’est la Résurrection. Lizi, apporte un peu de remontant, il lui faut du courage pour affronter la salle, elle est pleine de possédés.  Qu’est ce que vous leur faites, petit gars, pour qu’ils se bousculent comme ça pour votre concert, hein ?

 

  Ce doit êt’ secret … ajoute M’sieur Mazilu, les doigts dans les billets de banque, remuant les lèvres, il compte l’argent sans le regarder, le toucher lui suffit.

 

   Nous faisons la fête, nous aussi, ça compte pas ce qu’il y a dans nos cœurs, nous autres ? s’étonne une nénette qui arrange les pièces de rami.

 

   Y’a pas beaucoup d’encaissé, se plaint le caissier, un qui a le nœud de cravate piqué dans sa pomme d’Adam.  Nous sommes des humains, nous aussi.  Nous croyons en Jésus.

 

  Je n’en doute pas, fait finalement Sandu, conciliant, pressé de fixer la somme et de disparaître.  La salle est bondée, il y a du monde, qui paye, j’espère !  Il se penche sur le bureau du comptable, donne les références des gars, ajoute des répétitions, et dit : voilà à peu près ce que nous devrions toucher net, il dit, et fait un pas en arrière !

 

   C’est un peu beaucoup. J’sais pas, moi, si on va pouvoir payer ça !

 

  Sandu garde un silence insolent.  C’est ce qui leur semble.  Rien qu’un insolent et un clown.  Il attend qu’ils se décident.  L’insecte propose de diminuer la paye.

 

   C’est le prix !  dit Sandu.

   Tu as pris l’habitude de l’argent, bonhomme !

 

   Tu ferais mieux de te faire couper les cheveux, nuque rasée, coupe militaire, hygiénique. Et tous ces poils sur la figure, qu’est ce que c’est ?  Tu te crois où ?

   Qu’est ce que ça peut faire, marmonne M’sieur Mazilu, que le bruit à l’extérieur inquiète, laisse-le tranquille, c’est un artiste !

 

   Ça se voit.  De loin. Un clown, un farceur, un comédien ! Sandu tourne les talons, il appuie sur la poignée de la porte d’un coup sec, tire la porte.

 

  ces gens-là, ils n’ont pas idée !  Ils n’ont pas connu l’occupation, le camouflage, la famine de ’46 …

  

   En quoi en est-il responsable ?  grince la voix de Mazilu, effrayé à l’idée qu’ils vont ranger leurs instruments, qu’il faudra rendre l’argent aux gens, ça va faire un foin de tous les diables.

 

   Vous fâchez pas, des embrouilles il y en a tout le temps.

 

   Il sort. Dans le couloir, la nénette et un autre type le rattrapent, non ; ce n’est pas possible, tu te fâches pour un rien, mon vieux !  Sandu éprouve une crainte instinctive de cette voix fausse.  Ils le traînent dans le bureau plein de monde.

 

… Voyez-moi ça, ces gars-là ils se font de l’or ! Avec leurs tignasses et leur crasse, j’pensais pas qu’il fallait leur faire bouffer de la brioche ! Coupe-toi donc les cheveux une bonne fois !  grogne le gros rougeaud violacé qui émerge des rangées de fichiers.  Il n’a même pas remarqué que tu avais quitté la pièce.  Il a du jaune d’œuf dans la moustache.  Il passe la main dans les quelques cheveux qu’il a sur le crâne.  Il a transpiré.  Il s’étouffe de rage.  Il a défait le nœud de sa cravate. La tête de quelqu’un qui se fiche de tout. Dans le silence qui tombe après qu’une jeune fille lui a donné un verre d’eau, il admire l’autorité qu’il a sur les autres.  Sandu se balance doucement, il suçote une carie.  Il se tait, ne répond pas aux provocations, il a de l’expérience. Et voilà que le gros sourit l’instant d’après, sa rage s’est calmée, les autres l’imitent, soulagés. L’insecte lui saisit les mains, les serre cordialement.  Quelqu’un tape sur l’épaule de Sandu, quittons-nous bons amis. C’est bien fait pour nous, il nous fallait une leçon !  prétend-il, conciliant, en l’embrassant sur les deux joues.

 

   Allez, pourvu qu’on ait la paix, pour le reste… Prends ton argent et vas-y !  Tu signes aussi pour les autres, tu as une procuration ?

 

   Oui, il s’exécute avec des gestes précis, il vérifie la fiche de paye du bout du stylo bille, le papier glisse sur la plaque de verre qui recouvre des images découpées dans des magazines, des photos, des fleurs séchées, il aligne les signatures.

 

   Si je deviens folle, ce sera en comptant des billets de dix !  soupire celle qui l’avait embrassé tout à l’heure. Le maquillage de Sandu lui a barbouillé les joues. Il rit.

  

   Qu’est ce qui te fait rire ?  s’étonne m’sieur Mazilu.  Sandu se précipite dans l’escalier, sous les tubes de néon, partout la même odeur de javel, de fumée de cigarettes, de détergents. Le vestiaire est vide.  Au-dessus la scène est trépidante.  Le temps que les vedettes apparaissent, les bouche-trous jouent.  Il se couche sur un banc de gymnastique, étroit, dur et froid, oublié dans le couloir.



[1] Traditionnel salut à partir de Pâques et jusqu’à l’Ascension « Christ est ressuscité ! » - « En vérité, il est ressuscité ! »

 

About this issue

This July, The Observer Translation Project leaves its usual format to present a special CRISIS ISSUE. Things are tough all over. Hard Times suddenly feels like the book of the moment. The global economic crisis impacts life as we know it, and viewed from Bucharest the effects reverberate in domains that include geo-politics and publishing in Romania and abroad, with the crisis at The Observer Translation Project as an instance of a universal phenomenon. read more...

Translator's Choice

Author: Vasile Ernu
Translated by: Monika Oslaj

Oda sovjetskom toaletu

Oda sovjetskom toaletu Posvećeno Iliji Kabakovu Za sovjetskog građanina ne postoji ništa intimnije od toaleta (Dopustite mi sa velikim poštovanjem koje imam prema ovom mjestu i ovoj ...

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